La Psychologie encadrée ?

Faut-il réglementer les professions psychologiques, telles que celles de psychologue et psychothérapeute. comme on a réglementé jadis celles de médecin, architecte, professeur, ingénieur, etc, ? La question, aussitôt posée, en particulier par ceux qui craignent que cela ne soit fait, sans qu'on leur demande leur avis, par la communauté européenne, entraîne automatiquement une réponse positive : oui. il faut normaliser et organiser ces professions. Cela apparaît d'autant plus nécessaire qu'elles ont une importance capitale. Elles ont une influence sur la santé mentale de nos contemporains, et Dieu sait si celle-ci est menacée !

La nécessité d'une telle réglementation découle, semble-t-il, de trois impératifs qui sont les suivants.

Tout cela semble relever du bon sens. Nous allons voir qu'il n'en est rien. Mais avant de montrer cela, il convient d'énumérer les systèmes qui sont censés pouvoir fournir le cadre adéquat à ces différentes finalités.

Trois systèmes ont été mis en place dans les pays occidentaux depuis environ un siècle pour répondre à cet objectif :

Quand on regarde de près ces différents systèmes, on s'aperçoit qu'ils ont des principes communs et ne découlent pas uniquement des aléas de l'histoire.
Le plus important parmi ces principes est celui de l'orientation contrôlée. On admet qu'un ou plusieurs individus, suffisamment formés et correctement recrutés sont capables d'orienter dans le bon sens les membres d'une profession, assurant ainsi l'efficacité et la bonne marche de celle-ci. Ces gens sont censés obtenir cet effet, soit par une action de formation, soit par un action de surveillance soit, en émettant des directives.

La thèse que je soutiens est qu'un tel système possède une certaine valeur dans tous les domaines de la vie sociale où on manipule des objets directement ou indirectement, ou bien des structures qui se comportent comme des objets. Dans ce cas, en effet, on peut, si on détient un certain niveau d'informations, assurer l'orientation en question. Cela ne règle évidemment pas le problème de la relation l'autorité qui relève d'une autre problématique. Quelle que soit cette relation, il existe un pouvoir incontestable d'"expertise" qui permet à certains individus de déterminer la voie à suivre et éventuellement de l'imposer. Cela est valable dans tous les secteurs de la vie sociale où la subjectivité des individus n'intervient que faiblement ou d'une manière marginale.
Cela, par contre, n'a plus aucune valeur dans les domaines où la subjectivité humaine est le facteur principal. Les décisions, directions, contrôles de personnes soi-disant compétentes mais qui ne sont pas en position d'écoute, d'aide ou de confidence n'ont aucune valeur.

Prévenons tout de suite l'objection : la subjectivité entraîne le subjectivisme, c'est-à-dire le caprice et le "n'importe quoi". On ne peut rien fonder là-dessus. Je réponds à cela qu'il ne faut pas confondre la subjectivité de 1'observateur avec celle de l'observé. Autant la première est dangereuse si elle aboutit à dire n'importe quoi sur l'objet considéré, autant la subjectivité d'un être qui en est pourvu possède toute la réalité et la rigueur des objets de 1'univers et peut donc être étudiée et abordée par quelqu'un d'autre.

Mais l'objet subjectif ne peut pas être appréhendé de la même manière que les autres objets. Il n'est pas manipulable, transmissible, définissable, utilisable grâce aux processus ordinaires de la vie sociale, à travers des systèmes d'information généraux, des médias publics, des affichages et des spécialistes. Il n'est accessible qu'au sujet lui-même ou qu'à des sujets extrêmement proches de celui-ci qui sont dans une position favorable pour percevoir le monde caché de sa subjectivité Celui-ci est aussi loin de nous que l'atome ou les poissons du fond des mers. Il est pas appréhendable facilement, même par des gens cultivés. Il faut être dans une position privilégiée pour le faire.

Remettre entre les mains d'un responsable quelconque, par définition éloigné du sujet le soin de déterminer concrètement le destin de celui-ci, revient à faire du subjectivisme, au mauvais sens du mot. Le dit responsable, qu'il soit formateur ou quoi que ce soit, ne peut émettre, dans une position d'expert extérieur que des avis inspirés de sa propre subjectivité, de ses a priori, de ses préjugés. Il essaiera de faire passer ses inclinations ou ses lubies, qui n'ont aucune valeur et qui peuvent même être dangereuse. Il finira par écraser tôt ou tard la créativité et l'innovation.

Ceci s' applique dans le cadre des trois impératifs que j'ai énumérés plus haut, à savoir celui de la formation, celui de la défense contre les charlatans et celui de l'information du public. Dans ces trois domaines, le contrôle externe, s'il concerne le monde psychologique, est une illusion et un danger.

  1. La formation est utile et nécessaire dans le domaine de la psychologie comme dans tous les autres. Mieux vaut s'être soumis à des procédures qui permettent le changement et la prise de conscience qu'à rien du tout. Les lieux de formation, dans des domaines touchant à la psychologie se sont d'ailleurs multipliés ces dernières décennies, et on ne peut que s'en féliciter.
    Cependant, il existe deux limites importantes, non pas à la formation elle-même, mais à des décisions d'orientation concernant les individus passés par un système de formation.
  2. On souhaite aussi, sans doute légitimement, que la profession psychologique ne soit pas accessible aux charlatans ou escrocs, qui peuvent fleurir là autant qu'ailleurs. L'idée d'instaurer des règles strictes, des principes déontologiques vient spontanément à l'esprit.
    Malheureusement, il n'est pas possible de définir a priori et de l'extérieur ce qui est bien ou mal, dans la mesure où l'action psychologique ou thérapeutique est elle-même une action de type subjectif, au sens où je l'ai définie. Tel procédé, qu'on peut juger inconvenant ou bizarre ou immoral, peut très bien être efficace dans la relation concrèt e entre un praticien et son client, dans le contexte d'une certaine évolution et de certains objectifs personnalisés.
    Sommes-nous donc voués à laisser courir, sans aucun contrôle, les praticiens véreux ou malintentionnés ou intéressés seulement par l'argent ? Très certainement, si on entend par contrôle la surveillance lointaine dans laquelle l'individu suspecté n'est pas entendu ni compris, mais seulement sanctionné.
    Il existe heureusement tout un tissu social où des réactions d'hostilité et de critique peuvent exister à l'égard de professionnels peu scrupuleux et où les individus lésés peuvent se défendre eux-mêmes ou défendre les autres. Nous ne sommes pas désarrnés, face aux praticiens irresponsables clans le domaine de la psychologie.
    Une illustration de cela est la psychose des sectes, qui est encore plus dangereuse que les sectes elles-mêmes. Il existe certes des sectes redoutables, mais aussi des tentatives maladroites et tâtonnantes de gens inspirés par des idéologies fumeuses qui peuvent produire le meilleur et le pire. Les grandes religions comme le christianisme ont été, à l'origine, des sectes, et de grands pays, comme les Etats-Unis d'Amérique, se sont constitués à partir de sectes (Quakers, Mormons. Méthodistes, Baptistes, etc..). Poursuivre les sectes comme on le fait maintenant revient à empêcher un grand nombre d'expériences positives qui se font dans les sectes, expériences dont certains individus ont besoin pour s'orienter ensuite autrement et pour évoluer. Au lieu de remettre le soin de réprimer les excès des sectes aux instances policières et judiciaires normales, on crée des instances spéciales qui ne peuvent qu'outrepasser les limites admissibles dans un dispositif répressif.
  3. Le dernier impératif auquel on essaie de répondre par l'établissement d'un système du type indiqué au début est d'informer les clients et le grand public. A quoi peut-on se fier, pour atteindre ce but, sinon à des références sûres et objectives telles que les diplômes et l'opinion de responsables professionnels ?
    Ceci est un leurre. Les diplômes et opinions des responsables se fondent sur des constats, extérieurs et anonymes soumis à toutes les illusions venant de cette position, à des critères passagers qui dépendent de la mode et des idées, à la publicité. Les méthodes utilisées peuvent certes être jugées d'après leurs résultats. On peut les condamner ou les critiquer, comme le faisaient par exemple Binet et Wundt quand ils jugeaient l'hypnose immorale. Cela ne veut par dire que ceux qui les emploient soient nuls et non avenus. La valeur d'une méthode dépend du contexte et de l'esprit dans laquelle elle est utilisée. Il faut là encore voir de près et entretenir un certain type de relation avec celui qu'on juge.
    Les clients et le grand public ne peuvent donc pas savoir quelle est la valeur des psychologues et psychothérapeutes qui leur sont proposés ? Non, pas par des méthodes a priori et systématiques.
    Il existe cependant un tissu social où les opinions recueillies dans un contexte personnel circulent, où des expériences peuvent être faites, ou des contacts peuvent être établis pour vérifier les supositions. Il existe aussi des données théoriques qui peuvent guider les choix, même si on admet qu'elles ne sont pas suffisantes en définitive.

Tout cela nous amène à cette idée que le domaine de la psychologie ne peut être soumis aux mêmes réglementations que les autres domaines de la vie sociale. Les sociétés actuelles ont d'ailleurs fort bien compris cela. puisqu'elles se refusent en général à normaliser et à organiser des professions dans lesquelles la part de créativité et d'initiative personnelle est fondamentale, comme celles des artistes, des musiciens, des littérateurs, des chercheurs, des cinéastes, des journalistes, etc..
Les psychologues rentrent évidemment dans cette catégorie plus encore que les autres, puisqu'ils s'adressent directernent à cette part des individus que les autres se contentent de mettre en action: la subjectivité, l'esprit, le mental.

Michel LOBROT
Professeur émérite de l'université Paris-Nord.

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