La Psychologie encadrée ?
Faut-il réglementer les professions psychologiques, telles que celles
de psychologue et psychothérapeute. comme on a réglementé
jadis celles de médecin, architecte, professeur, ingénieur, etc, ?
La question, aussitôt posée, en particulier par ceux qui craignent
que cela ne soit fait, sans qu'on leur demande leur avis, par la communauté
européenne, entraîne automatiquement une réponse positive :
oui. il faut normaliser et organiser ces professions. Cela apparaît
d'autant plus nécessaire qu'elles ont une importance capitale. Elles ont
une influence sur la santé mentale de nos contemporains, et Dieu sait si
celle-ci est menacée !
La nécessité d'une telle réglementation découle,
semble-t-il, de trois impératifs qui sont les suivants.
- Tout d'abord, il faut bien assurer la formation des gens qui pratiquent ce
métier et qu'ils soient obligés de montrer, au terme de celle-ci,
les diplômes qui prouvent leur compétence.
- Deuxièmement. il faut que des instances compétentes exercent
un contrôle sur les praticiens composant cette profession, afin d'empêcher
les méfaits des charlatans qui pourraient s'y introduire.
- Troisièmement, il faut pouvoir informer les clients sur la valeur
et la fiabilité des dits praticiens, en fonction de leurs méthodes
et de leur réputation.
Tout cela semble relever du bon sens. Nous allons voir qu'il n'en est rien.
Mais avant de montrer cela, il convient d'énumérer les systèmes
qui sont censés pouvoir fournir le cadre adéquat à ces différentes
finalités.
Trois systèmes ont été mis en place dans les
pays occidentaux depuis environ un siècle pour répondre à
cet objectif :
- Le premier, ou système du service public, consiste à
transformer en fonctionnaires les gens qui font partie d'une certaine
profession. C'est ce qu'on à fait avec les enseignants.
Les gens qui
font partie de la profession enseignante sont soumis à des règles
et des exigences spécifiques, prévues par une instance supérieure.
et bénéficient par ailleurs d'un statut.
Contrairement à
ce qu'on pourrait croire, ce système n'est pas le plus contraignant. On
admet en effet, par exemple en France, qu'il existe des professeurs
n'appartenant pas au service public et qui sont libres de leur mouvement, dans
des limites relativement larges.
- Le deuxième système est dit de la "protection du
titre". L'État contraint les gens qui veulent exercer une
certaine profession à posséder certains diplômes et prévoit
quels sont les lieux où on peut délivrer ces diplômes. C'est
le système imposé aux psychologues, depuis un dizaine d'années.
Ce système est plus contraignant que le précédent car
personne en principe ne peut exercer la profession sans ces diplômes et il
est menacé de poursuites s'il le fait.
- Mais le système le plus contraignant est le troisième ou système
de l'"ordre". Il consiste à mettre en place une
structure d'encadrement de la totalité des membres d'une profession, de
telle sorte q ue les gens appartenant à celle-ci, non seulement doivent
exhiber certains diplômes exactement prévus mais sont contrôlés
en permanence par l'instance professionnelle, qui a ses propres tribunaux,
sanctions, etc.
Ce type de structure, de nature corporative, a fleuri sous
Vichy et dans tous les régimes autoritaires et s'est concrétisé
dans l'ancienne URSS, sous la forme d'"Unions", qui regroupaient
obligatoirement les écrivains, cinéastes, chercheurs, etc . C'est
le système vers lequel se tournent spontanément tous les
groupements autoritaires qui entendent purifier la profession, défendre
les intérêts en place, annuler les risques, etc.
Quand on regarde de près ces différents systèmes, on
s'aperçoit qu'ils ont des principes communs et ne découlent pas
uniquement des aléas de l'histoire.
Le plus important parmi ces principes est celui de l'orientation contrôlée.
On admet qu'un ou plusieurs individus, suffisamment formés et correctement
recrutés sont capables d'orienter dans le bon sens les membres d'une
profession, assurant ainsi l'efficacité et la bonne marche de celle-ci.
Ces gens sont censés obtenir cet effet, soit par une action de formation,
soit par un action de surveillance soit, en émettant des directives.
La thèse que je soutiens est qu'un tel système possède
une certaine valeur dans tous les domaines de la vie sociale où on
manipule des objets directement ou indirectement, ou bien des structures qui se
comportent comme des objets. Dans ce cas, en effet, on peut, si on détient
un certain niveau d'informations, assurer l'orientation en question. Cela ne règle
évidemment pas le problème de la relation l'autorité qui
relève d'une autre problématique. Quelle que soit cette relation,
il existe un pouvoir incontestable d'"expertise" qui permet à
certains individus de déterminer la voie à suivre et éventuellement
de l'imposer. Cela est valable dans tous les secteurs de la vie sociale où
la subjectivité des individus n'intervient que faiblement ou d'une manière
marginale.
Cela, par contre, n'a plus aucune valeur dans les domaines où
la subjectivité humaine est le facteur principal. Les décisions,
directions, contrôles de personnes soi-disant compétentes mais qui
ne sont pas en position d'écoute, d'aide ou de confidence n'ont aucune
valeur.
Prévenons tout de suite l'objection : la subjectivité entraîne
le subjectivisme, c'est-à-dire le caprice et le "n'importe quoi".
On ne peut rien fonder là-dessus. Je réponds à cela qu'il
ne faut pas confondre la subjectivité de 1'observateur avec celle de
l'observé. Autant la première est dangereuse si elle aboutit à
dire n'importe quoi sur l'objet considéré, autant la subjectivité
d'un être qui en est pourvu possède toute la réalité
et la rigueur des objets de 1'univers et peut donc être étudiée
et abordée par quelqu'un d'autre.
Mais l'objet subjectif ne peut pas être appréhendé de
la même manière que les autres objets. Il n'est pas manipulable,
transmissible, définissable, utilisable grâce aux processus
ordinaires de la vie sociale, à travers des systèmes d'information
généraux, des médias publics, des affichages et des spécialistes.
Il n'est accessible qu'au sujet lui-même ou qu'à des sujets extrêmement
proches de celui-ci qui sont dans une position favorable pour percevoir le monde
caché de sa subjectivité Celui-ci est aussi loin de nous que
l'atome ou les poissons du fond des mers. Il est pas appréhendable
facilement, même par des gens cultivés. Il faut être dans une
position privilégiée pour le faire.
Remettre entre les mains d'un responsable quelconque, par définition éloigné
du sujet le soin de déterminer concrètement le destin de celui-ci,
revient à faire du subjectivisme, au mauvais sens du mot. Le dit
responsable, qu'il soit formateur ou quoi que ce soit, ne peut émettre,
dans une position d'expert extérieur que des avis inspirés de sa
propre subjectivité, de ses a priori, de ses préjugés. Il
essaiera de faire passer ses inclinations ou ses lubies, qui n'ont aucune valeur
et qui peuvent même être dangereuse. Il finira par écraser tôt
ou tard la créativité et l'innovation.
Ceci s' applique dans le cadre des trois impératifs que j'ai énumérés
plus haut, à savoir celui de la formation, celui de la défense
contre les charlatans et celui de l'information du public. Dans ces trois
domaines, le contrôle externe, s'il concerne le monde psychologique, est
une illusion et un danger.
- La formation est utile et nécessaire dans le domaine de la
psychologie comme dans tous les autres. Mieux vaut s'être soumis à
des procédures qui permettent le changement et la prise de conscience qu'à
rien du tout. Les lieux de formation, dans des domaines touchant à la
psychologie se sont d'ailleurs multipliés ces dernières décennies,
et on ne peut que s'en féliciter.
Cependant, il existe deux limites
importantes, non pas à la formation elle-même, mais à des décisions
d'orientation concernant les individus passés par un système de
formation.
- Premièrement, il est impossible d'affirmer que la dite formation
assure la compétence du sujet qui l'a reçue. Non seulement
celle-ci n'est par suffisante pour poser un tel diagnostic mais surtout elle
n'est pas nécessaire. Dans ce domaine particulier où le stockage
des informations ne suffit pas à assurer la possession des qualités
requises, il existe bien d'autres filières, non officielles et souvent
ignorées qui sont capables de conférer les qualités de
psychologues ou de psychothérapeutes. La rencontre avec certains
individus, des expériences particulières, la recherche personnelle
peuvent aboutir à ce résultat. Qu'on songe au fait que les grands
inventeurs de méthodes, comme Freud, Moréno, Reich, Peris, etc.
n'ont pas été formés par les procédés qu'ils
ont eux-mêmes inventés ou par d'autres .Ils ont reçu des
influences particulières.
Dans une recherche faite par S. Génovès
(1977) où on demandait à toutes sortes de gens de prévoir
les résultats d'une expérience effectivement réalisée,
l'expérience ALCALI, les artistes se rnontraient plus perspicaces que les
psychologues, plus capables de prévoir les réactions
psychologiques.
- D'autre part, il est impossible de savoir, autrement que par une approche
personnalisée, dans quelle mesure la formation donnée a été
intégrée, assimilée, comprise par ceux qui l'ont reçue.
Ils ont très bien pu passer à côté de celle-ci, tout
en répondant aux critères requis pour obtenir le diplôme.
Nous connaissons tous des gens formés en psychologie et qui manquent,
d'une manière caractérisée, de sens psychologique.
Si
le passage par une école était une garantie de sérieux et
de compétence, alors il faudrait reconnaître comme valable l'action
de ces psychanalystes nazis qui faisaient partie d'un Institut officiel situé
à Berlin pendant la période national-socialiste ou celle de ces
psychiatres soviétiques qui enfermaient ,dans des hôpitaux
psychiatriques les individus jugés marginaux.
Plaçons-nous, en
imagination, dans la situation où devaient être les enseignants
d'Einstein, quand celui-ci était à l'Ecole Secondaire de Munich
dans les années 1890. Ces hommes qu'il méprisait, les appelant des
"sergents " ou des "lieutenants ", ont dû être
tentés de barrer la route des diplômes supérieurs à
cet élève médiocre et indiscipliné . Pourtant, s'ils
l'avaient fait, ils auraient empêché l'éclosion d'un des
plus grands génies de tous les temps. De toute façon, ils
n'avaient pas les moyens de prévoir cet avenir, ce qui aurait exigé
une connaissance très intime et peut-être impossible d'Einstein
adolescent.
- On souhaite aussi, sans doute légitimement, que la profession
psychologique ne soit pas accessible aux charlatans ou escrocs, qui peuvent
fleurir là autant qu'ailleurs. L'idée d'instaurer des règles
strictes, des principes déontologiques vient spontanément à
l'esprit.
Malheureusement, il n'est pas possible de définir a priori
et de l'extérieur ce qui est bien ou mal, dans la mesure où
l'action psychologique ou thérapeutique est elle-même une action de
type subjectif, au sens où je l'ai définie. Tel procédé,
qu'on peut juger inconvenant ou bizarre ou immoral, peut très bien être
efficace dans la relation concrèt e entre un praticien et son client,
dans le contexte d'une certaine évolution et de certains objectifs
personnalisés.
Sommes-nous donc voués à laisser
courir, sans aucun contrôle, les praticiens véreux ou malintentionnés
ou intéressés seulement par l'argent ? Très certainement,
si on entend par contrôle la surveillance lointaine dans laquelle
l'individu suspecté n'est pas entendu ni compris, mais seulement
sanctionné.
Il existe heureusement tout un tissu social où
des réactions d'hostilité et de critique peuvent exister à
l'égard de professionnels peu scrupuleux et où les individus lésés
peuvent se défendre eux-mêmes ou défendre les autres. Nous
ne sommes pas désarrnés, face aux praticiens irresponsables clans
le domaine de la psychologie.
Une illustration de cela est la psychose des sectes, qui est encore plus
dangereuse que les sectes elles-mêmes. Il existe certes des sectes
redoutables, mais aussi des tentatives maladroites et tâtonnantes de gens
inspirés par des idéologies fumeuses qui peuvent produire le
meilleur et le pire. Les grandes religions comme le christianisme ont été,
à l'origine, des sectes, et de grands pays, comme les Etats-Unis d'Amérique,
se sont constitués à partir de sectes (Quakers, Mormons. Méthodistes,
Baptistes, etc..). Poursuivre les sectes comme on le fait maintenant revient à
empêcher un grand nombre d'expériences positives qui se font dans
les sectes, expériences dont certains individus ont besoin pour
s'orienter ensuite autrement et pour évoluer. Au lieu de remettre le soin
de réprimer les excès des sectes aux instances policières
et judiciaires normales, on crée des instances spéciales qui ne
peuvent qu'outrepasser les limites admissibles dans un dispositif répressif.
- Le dernier impératif auquel on essaie de répondre par l'établissement
d'un système du type indiqué au début est d'informer les
clients et le grand public. A quoi peut-on se fier, pour atteindre ce but, sinon
à des références sûres et objectives telles que les
diplômes et l'opinion de responsables professionnels ?
Ceci est un
leurre. Les diplômes et opinions des responsables se fondent sur des
constats, extérieurs et anonymes soumis à toutes les illusions
venant de cette position, à des critères passagers qui dépendent
de la mode et des idées, à la publicité. Les méthodes
utilisées peuvent certes être jugées d'après leurs résultats.
On peut les condamner ou les critiquer, comme le faisaient par exemple Binet et
Wundt quand ils jugeaient l'hypnose immorale. Cela ne veut par dire que ceux qui
les emploient soient nuls et non avenus. La valeur d'une méthode dépend
du contexte et de l'esprit dans laquelle elle est utilisée. Il faut là
encore voir de près et entretenir un certain type de relation avec celui
qu'on juge.
Les clients et le grand public ne peuvent donc pas savoir
quelle est la valeur des psychologues et psychothérapeutes qui leur sont
proposés ? Non, pas par des méthodes a priori et systématiques.
Il existe cependant un tissu social où les opinions recueillies dans un
contexte personnel circulent, où des expériences peuvent être
faites, ou des contacts peuvent être établis pour vérifier
les supositions. Il existe aussi des données théoriques qui
peuvent guider les choix, même si on admet qu'elles ne sont pas
suffisantes en définitive.
Tout cela nous amène à cette idée que le domaine de la
psychologie ne peut être soumis aux mêmes réglementations que
les autres domaines de la vie sociale. Les sociétés actuelles ont
d'ailleurs fort bien compris cela. puisqu'elles se refusent en général
à normaliser et à organiser des professions dans lesquelles la
part de créativité et d'initiative personnelle est fondamentale,
comme celles des artistes, des musiciens, des littérateurs, des
chercheurs, des cinéastes, des journalistes, etc..
Les psychologues
rentrent évidemment dans cette catégorie plus encore que les
autres, puisqu'ils s'adressent directernent à cette part des individus
que les autres se contentent de mettre en action: la subjectivité,
l'esprit, le mental.
Michel LOBROT
Professeur émérite de l'université Paris-Nord.
Psychosanté
